Centrafrique : « Malgré la Covid-19, le Sida n’est pas confiné. Ensemble, continuons la lutte », déclare Dr Patrick Eba de l’ONUSIDA

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Centrafrique : « Malgré la Covid-19, le Sida n’est pas confiné. Ensemble, continuons la lutte », déclare Dr Patrick Eba de l’ONUSIDA

BANGUI, 1er Octobre 2020 (RJDH) – D’après l’ONUSIDA les personnes vivant avec le VIH et les personnes affectées par la tuberculose présentent une certaine vulnérabilité à la COVID-19. Alors que plus de 4000 personnes infectées meurent du Sida chaque année, plus de 5000 nouvelles infections sont enregistrées parmi les adultes et 1000 nouvelles infections touchant les enfants de moins de 5 ans, les actions de prévention et de prise en charge du VIH-Sida ne doivent pas souffrir du relâchement, comme ressort dans cette interview exclusive réalisée par le RJDH-RCA.

Docteur Patrick Eba, directeur-pays de l’ONUSIDA en Centrafrique répond aux questions du RJDH et appelle à plus de mobilisation contre le VIH-Sida.

RJDH: Dr Patrick Eba Bonjour,

Dr Patrick Eba : Bonjour

RJDH : La Covid-19 a impacté plusieurs secteurs depuis son apparition en Centrafrique. Dites-nous en quoi cette pandémie a impacté la riposte contre le VIH-Sida.

Dr Patrick Eba : Dès l’émergence de cette pandémie, nous avons averti du danger que représente l’apparition d’une pandémie comme la Covid-19 en Centrafrique avec son impact sur la possibilité des gens de se déplacer mais aussi avec son impact sur la santé de certaines personnes fragiles telles que les personnes vivant avec le VIH.  Nous étions très inquiets que les personnes séropositives du fait de leur système immunitaire affaibli, se retrouvent plus vulnérables que d’autres populations. Nous avions la même inquiétude pour les personnes qui vivent avec la tuberculose.

Par-ailleurs, la distribution des médicaments antirétroviraux (ARV) requiert l’existence d’une logistique efficace et aussi que les patients puissent se déplacer vers les centres de santé. Mais avec les difficultés de déplacement lié à la pandémie de la Covid-19, nous craignions que cela ait un impact sur les patients. Le bureau pays de l’ONUSIDA en Centrafrique a donc dès le mois de mai 2020 lancé ici avec le ministère de la santé et le Comité National de Lutte contre le Sida (CNLS), une enquête auprès des patients et des personnes séropositives et cette enquête a en effet confirmé nos inquiétudes.

D’après cette enquête, plus de 80% des personnes séropositives étaient très inquiets à cause de la Covid-19. Les résultats de cette enquête indiquent que plus de 40% des patients craignaient de ne pas avoir leur médicament à temps. D’autres étaient très inquiets au sujet de leur possibilité de se déplacer pour aller prendre leur médicament.

Donc, il y a une vraie vulnérabilité et des vraies inquiétudes pour les personnes séropositives liées à la Covid-19

RJDH : Au moins 11% des cas positifs de la Covid-19 sont des personnes séropositives selon le ministère de la santé.  Dites-nous Docteur en tant que 1er partenaire de lutte contre le VIH-Sida, quelles sont les orientations que vous avez données au gouvernement pour ne pas oublier le combat contre le VIH-Sida ?

Dr Patrick Eba : Dès le début de cette pandémie, nous avons attiré l’attention sur la vulnérabilité des personnes séropositives, au moins 110.000 actuellement. Mais cela a été bien reçu par le ministère de la santé et les autres partenaires de la lutte contre le sida. Il a été mis sur pieds une stratégie pour distribuer les médicaments aux personnes séropositives sur plusieurs mois. Grâce à cette stratégie, cela a permis d’éviter les ruptures de traitement. Aujourd’hui, les patients séropositifs peuvent recevoir dans leurs centres de santé leurs traitements sur trois mois. Lorsque les patients seront bien traités, bien suivis, leur système immunitaire se retrouve être boosté et ils ont moins de risque de tomber malade du fait d’autres maladies.

L’autre chose, cela a été de travailler pour que, les personnes séropositives soient conscientes des risques et des vulnérabilités. Nous l’avons fait à travers des activités de sensibilisation avec le ministère de la santé pour informer les patients mais aussi pour nous assurer de leur prise en charge. L’ONUSIDA et l’OIM ont également lancé un projet de fabrication et de distribution gratuite de masques pour la protection des personnes vivant avec le VIH contre la COVID-19.

RJDH : Pour dire que malgré la Covid-19, l’ONUSIDA continue à appuyer la prise en charge médicale des personnes séropositives ? 

Dr Patrick Eba : Absolument. Et comme dit le slogan de notre campagne, « le Sida n’est pas confiné ». Nous devons continuer la lutte. Et c’est parce que le sida n’est pas confiné que les vulnérabilités continuent d’exister et que nous devons rester déterminer.

Vous savez en Centrafrique, chaque année, c’est plus de 4000 personnes qui meurent du fait du Sida. Chaque année, nous avons environs 5000 personnes qui sont nouvellement infectées par le VIH. Chaque année, nous avons plus de 1000 enfants de moins de 5 ans qui sont nouvellement infectés par le VIH. Cela veut dire que nous devons rester mobiliser et cette mobilisation ne doit pas être flanché, ne doit pas s’arrêter à cause de la Covid-19. Donc, nous continuons notre action avec le gouvernement, avec l’appui de l’Unicef, de l’OMS, des agences du système des nations-unies et d’autres partenaires.

L’année dernière, nous avions lancé un plan national pour accélérer la prévention du VIH. Nous avons aussi travaillé cette année, malgré la Covid-19 sur la soumission par la Centrafrique d’une demande pour financer toute la réponse au VIH et nous venons d’obtenir 68 millions d’euros pour l’accès au traitement des personnes séropositives. C’est le signe que nous continuons notre combat.

Nous avons lancé une charte nationale pour zéro discrimination, une charte des patients qui dit que les patients ne doivent pas être victimes de mauvais traitement, de discrimination ou d’autres habitudes négatives dans les hôpitaux. C’est le signe que nous sommes mobilisés et nous continuons la lutte malgré la Covid-19.

RJDH : La Centrafrique, pays où le taux des nouvelles infections reste élevé, dites-nous la Covid-19 a-t-elle modifié les directives de lutte contre le Sida ?

Dr Patrick Eba : Du point de vue de l’accès au traitement, il y a eu des modifications pour tenir compte de la situation nouvelle. Avant, les patients qui allaient au centre de prise en charge ont leur traitement sur une période d’un mois. Aujourd’hui, puisqu’il est difficile de se déplacer, puisque le transport coute plus cher maintenant, le ministère de la santé et l’ONUSIDA ont décidé que les patients séropositifs auront leur traitement sur trois mois, comme cela,  ils ne pourront pas revenir chaque mois et cela réduit le cout de transport. C’est de façon concrète l’une des mesures qui a été prise pour tenir compte de la situation actuelle de modification de directives existantes.

Un autre domaine, les activités de sensibilisation sur le VIH intègrent la Covid-19. L’ONUSIDA travaille avec l’OIM, la mairie de Bangui et l’association des maires de la Centrafrique mais aussi le CNLS et le RECAPEV, pour mettre en œuvre un projet sur la prévention du VIH auprès des personnes déplacées. Dans le cadre de ce projet, nous menons des activités ici à Bangui, à Bimbo, à Begoua mais aussi à Bambari et à Obo. Dans les messages de sensibilisation, nous ne parlons pas seulement du VIH. Nous avons adapté le message de sensibilisation pour aussi mentionner la Covid-19. Nous disons aux gens que si le masque, la distance physique et le lavage des mains protègent contre la Covid-19, le préservatif, l’abstinence, la réduction des partenaires sexuels, la fin des violences basées sur le genre demeurent les mesures efficaces contre la maladie du sida. En même temps, nous encourageons les gens à se faire dépister pour la Covid-19 mais aussi pour le VIH Sida. Donc, nous utilisons cette campagne contre la covid-19 comme aussi une opportunité pour rappeler à la population que le sida n’est pas confiné.

RJDH : Depuis les dernières enquêtes multi index (MICS) 2010, dix ans après, iront-nous vers une enquête plus globale pour mesurer l’ampleur du VIH ?

Dr Patrick Eba : Nous continuons de travailler pour avoir des données plus surs, plus efficaces sur le VIH. Il est vrai que l’enquête MICS a eu lieu en 2010, mais avec l’appui de l’Unicef et le ministère de la santé, de l’ICASEES, il y’a un travail qui est en train d’être fait pour une nouvelle enquête mics. Une partie de cette enquête a déjà eu lieu l’année passée et nous devions continuer vers la finalisation de cette enquête lorsque la Covid-19 est arrivée et a conduit à un ralentissement des efforts pour finaliser cette enquête. Mais, je suis optimiste. Maintenant que nous allons vers une situation beaucoup plus positive dans la lutte contre la Covid-19, en lien avec nos collègues de l’Unicef, de l’OMS et du ministère de la santé, nous pourrons reprendre le fil de cette enquête.

Je dois aussi rappeler que si nous attendons les résultats de l’enquête MICS, cela n’est pas la seule enquête que nous utilisons sur le VIH. Chaque année, nous avons des données qui nous permettent de savoir plus ou moins quelle est la prévalence du VIH en Centrafrique.

Aujourd’hui, nous avons une prévalence de 3,6% qui représente une réduction dans ce pays (4,9% en 2010), même s’il y a encore des efforts à faire. Nous utilisons aussi des données qui viennent des sites de traitement. A ce niveau, nous savons aujourd’hui, combien de personnes sont traitées, ceux qui ne reviennent pas pour prendre le traitement. Cela nous donne une certaine visibilité sur la réponse même si c’est vrai que l’enquête Mixte nous donnera encore plus de précisions sur certains domaines d’intervention. 

RJDH : Dr Patrick Eba, directeur-pays de l’ONUSIDA, nous vous remercions.

Dr Patrick Eba : C’est à moi de vous remercier pour cette opportunité que le RJDH nous donne de rappeler à la population que malgré la Covid-19, le Sida n’est pas confiné. Ensemble, continuons la lutte, continuons la prévention, continuons d’encourager l’accès au traitement et rappelons à tous que les personnes vivant avec le VIH ne doivent pas faire l’objet de discrimination.

Interview réalisée par Fridolin Ngoulou

 

 

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jeudi, 01 octobre 2020 08:39 Écrit par  In SANTE
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