Centrafrique : Des entérobactéries résistent aux antibiotiques comme les moustiques aux insecticides

0

BANGUI, 11 Septembre 2017 (RJDH)–Deux études menées par l’Institut Pasteur de Bangui les conclusions de ces études révèlent que les moustiques développent des résistances aux insecticides ainsi que  des entérobactéries aux antibiotiques. Ces deux cas deviennent inquiétant pour la santé publique en République Centrafricaine. C’est ce qui ressort d’une interview exclusive des experts ayant mené l’enquête du RJDH avec les spécialités de ces études.

RJDH : En mai 2017, l’Institut Pasteur avait publié une étude qui relève que les moustiques résistent aux insecticides à Bangui. Que peut-on retenir en plus de cette étude ?

IPB : Effectivement, des données sur la sensibilité des moustiques et plus précisément, sur les moustiques vecteurs des parasites qui causent le paludisme ont été publiées au mois de mai 2017. Nous profitons de cette seconde opportunité pour rappeler une fois de plus que le poids du paludisme en République Centrafricaine est très important et surtout chez les femmes enceintes et les enfants de moins de 5 ans si on se réfère aux données du Ministère de la Santé. A cet effet, le paludisme reste un défi à relever en RCA comme dans les autres pays de l’Afrique sub-saharienne.
Ce qu’on peut retenir de plus de l’étude sur l’évaluation de la sensibilité des vecteurs du paludisme, c’est qu’elle constitue déjà un point de départ pour l’orientation des stratégies de lutte contre les anophèles en RCA, néanmoins, elle doit être étendue sur l’ensemble du territoire.
La résistance aux insecticides n’est pas un fait nouveau mais nécessite d’être évaluée dans l’espace et le temps car elle n’est que la résultante ou encore de la conséquence de l’action de l’homme dans l’environnement y compris les moustiques par exemple qui peuvent causer de nuisance ou encore des maladies. En effet, l’homme en essayant de réduire ou encore d’éliminer les moustiques, ces derniers développent de la résistance dans le but de survivre. En d’autres termes, la résistance à un insecticide peut se définir comme la faculté pour les moustique à survivre lorsqu’ils sont exposés à des doses d’insecticides qui auraient normalement dû lui être fatales.
Il faut également savoir que les causes de l’émergence de la résistance sont multiples mais la principale reste l’utilisation intensive et prolongée d’insecticides aussi bien sur les vecteurs ravageurs dans le domaine de l’agriculture que ceux d’importance médicale.

RJDH : Les données publiées concernent quelles villes ?

IPB : Les données qui ont été publiées en mois de mai de cette année ne sont que pour la ville Bangui, la capitale et les quartiers environnants. Elles témoignent ou confirment les points de vu de la population banguissoise que nous avons relevés lors des prospections entomologiques qui ont été menées durant la période d’étude. En effet, le constat est unanime  chez les personnes qui ont bien voulu répondre à nos questions, leur point de vue est le suivant : « Quelque soit l’insecticide que nous utilisons pour faire de la pulvérisation intra-domiciliaire, il n’y a aucun effet sur les moustiques et on ne sait plus quoi utiliser ». Certes, le constat est inquiétant et nécessite déjà des campagnes de sensibilisation auprès des populations et à tous les niveaux (au niveau des quartiers,  écoles, marchés etc.) sur les moustiques et leur implication dans la transmission des maladies. Pour exemple, nous avons remarqué que dans les quartiers situés en périphérie de la ville,  la majorité des gîtes larvaires répertoriés est constituée des gîtes crées par des types d’activités comme la riziculture, les cultures maraîchères, l’exploitation des terres pour la fabrication des brique etc., lesquels sont préférentiellement exploités par des anophèles.

RJDH : L’institut Pasteur de Bangui et les chercheurs avaient proposé à ce que de nouvelles études soient menées rapidement pour identifier de nouvelles stratégies de lutte contre le paludisme en RCA. Quelle est la suite ?

IPB : Le principal objectif du service d’entomologie médicale de l’IPB est de mener des activités visant à prévenir ou contrôler certaines arboviroses d’importance médicale et susceptibles d’émerger ou de ré-émerger à l’instar de la dengue, du Chikungunya et de Zika mais aussi de mettre en place, en commun accord avec le ministère de la Santé, des stratégies nouvelles et durables de lutte contre les vecteurs du paludisme. Dans le cas de la RCA, et ne fusse que pour la ville de Bangui, la résistance mise en évidence même avec les pyréthrinoïdes qui sont censées être les insecticides recommandés par l’Organisation Mondiale de la Santé nous interpelle à adopter autres méthodes de lutte anti-vectorielle.
Les nouvelles stratégies font recourt par exemple à l’usage des bio-insecticides comme le Bti (Bacillus thuringiensis israelensis) qui sont des toxines bactériennes très toxiques pour les larves des moustiques. Contre les moustiques adultes, envisager l’utilisation d’autres insecticides que les pyréthrinoïdes et ceux que nous avons déjà pour la pulvérisation intra-domiciliaire. Néanmoins, l’idéal pour le moment est de faire recours à des méthodes mécaniques et écologiques, basées sur l’assainissement de l’environnement (suppression des gîtes de reproduction des moustiques), et l’usage de barrières de protection contre les piqûres de moustiques à l’instar des moustiquaires imprégnées d’insecticides. L’aménagement de l’environnement consiste à supprimer des gîtes larvaires, en d’autres termes à éliminer toute eau stagnante dans les domiciles et dans les alentours des habitations.
En RCA, les campagnes de distribution des moustiquaires imprégnées d’insecticide lancé en 2006 par le Programme National de Lutte contre le paludisme constitue déjà un moyen considérable de prévention du paludisme. Néanmoins, il est aussi primordial d’évaluer leur efficacité dans le temps et le contexte local. Dans cet ordre d’idée, une étude visant à évaluer l’impact de la transmission résiduelle du paludisme, définie comme toutes formes de transmission du paludisme pouvant persister après la réalisation de la couverture universelle complète avec les moustiquaires imprégnées à longue durée d’action et/ou Pulvérisation Intra-domiciliaire efficaces est en cours d’étude.
Les nouvelles stratégies à mettre en place dépendront de la collecte de toutes des données obtenues au laboratoire mais également sur le terrain lesquelles doivent être représentatives pour l’ensemble du territoire centrafricain.

RJDH : Aujourd’hui, c’est un nouveau cas où la quasi-totalité des antibiotiques commercialisés en Centrafrique sont impuissants face à des souches d’Entérobactéries. Pouvez-vous nous expliquer en plus les résultats de cette étude ?

IPB : Les résultats de cette étude pilotée par le Laboratoire de Bactériologie de l’Institut Pasteur de Bangui montrent à quel point la résistance des entérobactéries aux antibiotiques est devenue inquiétante pour la santé publique en République Centrafricaine. Les perforations typhiques de l’intestin grêle étant des maladies graves, leur prise en charge thérapeutique devient naturellement compliquée lorsqu’elles sont associées à des bactéries multi-résistantes aux antibiotiques (BMR). En effet, l’utilisation intensive des antibiotiques en milieux communautaires et hospitaliers a généré une pression de sélection sur les bactéries, qui ont développé des systèmes de défense extrêmement performants contre les antibiotiques. Les mauvaises conditions d’hygiène et la mauvaise utilisation des antibiotiques, passant par l’automédication, le commerce irrationnel des antibiotiques, les  traitements trop courts ou trop longs, parfois mal dosés s’affichent aussi en facteurs favorisant l’émergence des BMR. A l’heure actuelle, les BMR sont devenues plus fréquentes depuis une dizaine d’années à Bangui et ne cessent d’acquérir de nouveaux mécanismes de résistance aux antibiotiques. Elles sont  essentiellement des bactéries intestinales (Enterobactéries) qui sécrètent deux types d’enzymes dites BLSE (Bêta-lactamase à spectre élargi) ou céphalosporinase qui sont  capables de détruire la quasi-totalité les dérivés modernes de la pénicilline. Ce phénomène est mondial et touche à des degrés divers tous les pays de l’Afrique subsaharienne.

RJDH : Quelles sont les pistes de solution que l’Institut Pasteur de Bangui propose aujourd’hui vis-à-vis de ce cas ?

IPB : La dissémination des BMR et l’absence de nouveaux antibiotiques font courir un risque d’impasse thérapeutique de plus en plus fréquent. Afin de prévenir  cette situation, l’Institut Pasteur ne peut pas promouvoir une solution permettant d’éviter l’apparition de résistances, car les bactéries trouveront toujours un moyen de s’adapter. Il convient plutôt de préserver le plus longtemps possible l’efficacité des antibiotiques disponibles.

En effet deux études récentes menées par notre Laboratoire de Bactériologie ont démontré l’existence de portage intestinal de BMR en milieu communautaire et en milieu hospitalier (Personnels soignants). Au regard de ces données, des mesures élémentaires comme le lavage systématique des mains en sortant des toilettes restent fondamentales pour éviter la diffusion d’entérobactéries résistantes. En revanche, en milieu hospitalier, nous avons vivement encouragé les personnels soignants à respecter la pratique du lavage des mains entre chaque consultation afin de réduire la dissémination inter-patients.

Par ailleurs, il est nécessaire de réduire la consommation excessive d’antibiotiques par des plans de rationalisation des prescriptions et des campagnes de sensibilisation destinées au grand public. Dans ce contexte, il est important que les médecins puissent distinguer les infections bactériennes des infections virales qui ne nécessitent pas  l’usage des antibiotiques.

RJDH : Je vous remercie

IPB : Merci

IPB : Plusieurs experts ont répondu à nos questions pour le compte de l’Institut Pasteur de Bangui

Propos recueillis par Fridolin Ngoulou

Partage.

L'auteur

Fridolin Ngoulou est journaliste de formation. Il est ressortissant du département des sciences de l'information et de la communication de l'Université de Bangui, où il a obtenu sa licence, première promotion en 2012. Au RJDH, il est Journaliste Reporter, Webmaster et spécialiste des médias sociaux depuis avril 2014. Il est membre de plusieurs organisations professionnelles des médias.

Commenter